« Tout le mystère de la vie est dans tes yeux. Il suffit de les exercer à percer l’apparence des choses. Et dis-toi bien que lorsque l’univers parait s’assombrir, ce n’est pas parce que les portes se ferment devant toi, mais parce que ton regard se dérobe à la lumière… »

François Garagnon in Jade et les sacrés mystères de la vie

 

Je ne suis pas sportive. Oui, j’ai essayé de le faire croire un nombre de fois incalculable mais au fond il faut bien que je l’avoue, l’effort physique n’est pas vraiment ce que je maîtrise de mieux. Entendons-nous bien, j’aime le sport, je ne suis juste pas douée pour accomplir de bonnes performances. Alors en prenant la route ce samedi matin après une nuit assez longue pour m’avoir permis d’imaginer les plus terribles éventualités, mon cœur commençait déjà à s’emballer. Un mélange d’excitation et d’appréhension.  

L’homme m’en avait parlé quelques mois plus tôt, rejoindre un groupe de gens biens pour une sortie marche dans les montagnes Pyrénéennes. Deux jours à crapahuter dans la boue au mois d’octobre et à se peler sous une pluie certaine. Mais surtout deux jours coupés du monde moderne afin de recharger les batteries, chose dont nous avions bien besoin lui et moi.

Dans la voiture, je laisse le soin à l’homme de faire la conversation à l'ami qui nous accompagne dans le périple et prend accessoirement le rôle du chauffeur. Moi, je dors.

Arrivés au point de rendez-vous, c’est l’estomac un peu noué que je me présente à chacun, je suis un être sociable mais un peu timide hors des sentiers connus. Le fait que j’ai davantage porté d’attention à cette superbe chienne beauceronne traduisait sans doute mon état émotionnel. Les bêtes ont ce don de m’aider à me connecter à leurs maîtres.

Les dégaines des compagnons donnent le ton, ils ont l’air d’une bande de chasseurs aguerris mais je ne suis pas en reste avec ma veste militaire datant de la guerre d’Algérie (piquée à mon grand-père, un must en terme de mode). Face à moi, un géant qui n’a rien à envier aux envahisseurs normands. La longueur des cheveux sur son crâne est inversement proportionnelle à celle de sa barbe rousse et le marteau de Thor en pendentif achève son allure de viking. Sa dame révèle déjà un caractère de pile électrique, elle m’annonce avoir recherché et trouvé une messe dans le coin pour le lendemain, son aide ne sera finalement pas nécessaire mais elle me rassure sur ma bienvenue dans le groupe.  La maîtresse de la beauceronne est accompagnée d’un grand type du style légionnaire (pas du tout légionnaire finalement mais il ressemble tant à mon oncle que je continuerai à le nommer ainsi). Le chef (qui n’est pas vraiment le chef mais un peu quand même, enfin ça, je n’ai toujours pas saisi) semble paré à toute éventualité, c’est lui qui conduira la voiture balai et il n’y aura sans doute que moi à ramasser. Les deux derniers arrivent. Deux grands gaillards déjà à fond malgré l’heure matinale, l’un se révèlera atteint de cette douce folie que j’affectionne tant, l’autre est le chef numéro deux (vous ai-je dit de ne pas chercher à comprendre ?). Un petit café, une chocolatine et nous voilà partis en route vers le début du chemin. Notre parcours : le sentier Cathare

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Faites demi-tour au prochain caillou


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A croire que Tolkien est derrière l'un de ces arbres

 

Une randonnée, même toute petite, pour moi, c’est un défi, un vrai défi. Les premiers pas sont hésitants, le temps d’arriver à trouver le bon sentier, d’apprendre à marcher avec des bâtons et de réaliser que tous ceux qui nous accompagnent sont de bons marcheurs. Je suis, sans trop réfléchir, dans ma tête, une seule volonté : aller jusqu’au bout. On me dit que le chemin est court mais qu’il grimpe, mon année d’entrainement dans les vallées d’Auvergne ne suffiront pas. Je suis à la traîne et sur le moment, je regrette que ce soit mes poumons qui me fassent plus souffrir que mes jambes. Finalement la première pause est véritablement la bienvenue. Arrosée de bière partagée dans une grande corne bovine proposée par un géant à la longue barbe rousse. Le carnet de dessin pèse lourd dans mon sac, il n’y a que moi pour ne pas vouloir me débarrasser de cette petite chose qui n’accueillera finalement que quelques croquis ratés. Je me déleste dudit sac sérieusement inutile quand on a un homme assez adorable pour vouloir trimballer assez d’eau pour deux. Nous reprenons la route avec du baume au cœur. Entre temps, les langues se sont déliées, surtout la mienne avouons-le, cracher ses poumons et assouvir sa curiosité en posant un milliard de questions à ceux qui ne seront bientôt plus des inconnus n’est pas compatible.

Entre temps, je ne saurais dire lequel d’entre nous à jeter le premier bâton à l’adorable toutou, mais sa maîtresse avait bien prévenu « Tu te fatigueras avant elle ! ». Alors que je rame à grimper et me concentre sur mon équilibre plus qu’approximatif, la chienne fait des allers-retours sans s’épuiser. L’avantage avec les pentes : besoin de personne pour se jeter le bâton. Bout de bois dans la gueule, elle le lâche en haut et court le récupérer en bas.

Un pas après l’autre, sous la canopée, les rayons de soleil percent et nous emportent dans un monde féérique. Les bruits qui viennent rythmer nos conversations sont ceux du vent dans les feuilles et du court d’eau qui coule à quelques mètres.

Puis, enfin, le bout du chemin. Les conducteurs vont chercher les voitures qui nous mèneront au lieu de bivouac. Les autres continuent un brin et je me mets à chanter la Piémontaise pour me donner du courage. Le ciel est couvert et le château de Montségur joue les timides derrière le brouillard.

Les chauffeurs nous récupèrent, quelques minutes de soulagement avant d’entamer la dernière ligne droite (ou la dernière escalade à mes yeux !) avant d’atteindre l’un des endroits le plus beau qu’il m’est été donné de voir. Un petit pont sur une rivière claire, une prairie habitée par de magnifiques génisses blanches aux yeux noirs. Quelques pas encore et nous y sommes.

 

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"I'm going on an adventure!"

 

 

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Te frottes pas au gang des vaches! 

 

C’est là, au cœur de la Création que nous partageons un déjeuner plein de bonnes choses : saucisson, pâté, pain, tarte au potimarron, bœuf séché, vin et bière. A l’appétit les amis !

Après nous être sustentés, l’installation commence. Tout le monde semble savoir ce qu’il doit faire et moi je suis un peu perdue. Je joue les dures, mais je ne suis pas une Valkyrie. Et si les hommes avaient pu me rapporter quelques peaux de bêtes en coudre pour nous protéger du frimas de l’automne, j’aurais sans doute mieux su trouver ma place. Mais finalement, ma stratégie ne se relève pas mauvaise. D’abord observer puis se mettre en action, imiter et comprendre les bases de la survie. Du bois, du feu, de l’eau.

Cela fait, les ateliers peuvent débuter. Dans la prairie, les deux grands gaillards nous donnent quelques bases de boxe en guise de défense, le temps sous les yeux curieux des vaches assez peu farouches pour vouloir se joindre à nous. Puis quelques conseils pour pêcher.

Fourbus, il faut néanmoins encore installer nos habitations respectives. Chacun sa technique, de la plus moderne à la plus rustique. Le géant semble se lancer dans la construction d’une villa avec six salles de bain pour impressionner sa donzelle. Mon homme est fier d’exhiber la tente-double-poncho de l’armée allemande achetée dans un surplus militaire. Les célibataires forcés tendent une bâche entre le sol et un arbre tandis que les autres montent leurs tentes igloo.

La beauceronne, elle, n’est pas fourbue. Et tant qu’il y a du bois, elle insiste, le jette aux pieds de l’un ou l’autre d’entre nous jusqu’à ce qu’il y en ait un qui cède (je suis très faible, et la plupart du temps c’est moi qui lui lance le bout de bois).

C’est enfin la veillée, nous nous installons autour du feu. C’est le géant et sa fée qui nous offrent le dîner. Produits locaux, gratuits, cultivés dans leur potager. J’apprends un tas de choses pour devenir une femme accomplies (entre autre à faire du pâté et des tomates séchées). Les discussions vont bon train sur le monde moderne et le désespoir qu’il véhicule mais aussi que l’espoir que nous avons, le cœur vaillant, à combattre pour nos idéaux. Le chevreuil cuit lentement dans la bière et le vin coule dans nos quarts.

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Chaud devant ! 

 

Et là, au cœur de la nature, au milieu de la simplicité de mes compagnons, à cet instant précis où mes yeux aperçoivent le firmament illuminé, je suis à ma place. J’ai rarement ressenti cette plénitude parfaite, à l’église la plupart du temps, en présence de Dieu finalement. C’est clair, il était là le Bon Dieu !

Du vin, encore du vin et de la poire. Rires aux éclats. La journée a été longue, chacun son tour, le temps de rejoindre nos abris.  

La nuit ? Froide, humide, courte.

La plénitude m’a quittée et il n’y a qu’une pensée qui me vient : cette nuit est unique pour moi, mais c’est la même à chaque tombée du soleil pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un logement. Là, j’ai le cœur serré. Finalement je réussi à dormir, emportée par l’extrême fatigue physique.

Ce n’est pas la lueur du soleil qui nous éveille mais bel et bien le bourdonnement des premiers levés déjà affairés à chauffer un café. Je m’extirpe avec difficulté de ma tente pour être instantanément accueillie par la chienne, bonne patte bon œil qui m’apporte … un bâton.

Il est temps de ranger, de nettoyer. Je descends me rafraichir dans la rivière (non, la nuit n’a pas été assez froide, j’en rajoute une couche en me baignant dans une eau glaciale…).

Nous repartons en laissant le lieu tel que nous l’avions trouvé, ou seulement avec le souvenir de notre feu de camp. Un peu de marche (encore) et c’est le temps des au revoir, certainement pas celui des adieux. La beauceronne réclame une dernière minute de jeu. A croire qu’elle a compris que c’était la fin de la courte aventure, elle semble enfin montrer quelques signes de fatigue.

J’aurais encore tellement à dire sur cet instant hors de l’époque, je dramatise peut-être un peu mais c’est là mon don, voir une immense aventure dans un petit chemin.